Une réponse des didacticiens
au Projet de reconfiguration déposé
par les linguistes
Le Projet de reconfiguration déposé par les linguistes contient deux fausses affirmations desquelles découlent leur prise de position et leurs demandes spécifiques. La première affirmation concerne la relation entre la linguistique et la linguistique appliquée et la seconde vient de leur définition de la linguistique appliquée.
Les auteurs du document conçoivent la relation entre la linguistique et la linguistique appliquée de la manière suivante (voir p.3 du document, le soulignement montre ce sur quoi nous voulons attirer l’attention) :
Le terme linguistique
appliquée recouvre, selon l’Association internationale de linguistique
appliquée, l’ensemble des domaines interdisciplinaires de recherche et de
pratique portant sur des problèmes de langage et de communication qui peuvent
être identifiés, analysés et résolus en appliquant des connaissances
linguistiques et qui peuvent en retour informer les connaissances
linguistiques…
Selon ce point de vue, la linguistique appliquée équivaut à l’application de la linguistique (applied linguistics = linguistics applied).
Le choix de cette citation par les linguistes témoigne du manque de conscience de l’évolution de la linguistique appliquée ces vingt dernières années. La base de cette évolution graduelle a été le principe de la séparation de la linguistique appliquée (devenue didactique des langues dans le monde francophone) avec la linguistique théorique.
Cette séparation a été documentée à maintes reprises et de plusieurs manières. Pour une documentation explicite, voir l’article de Henry Widdowson’s: «On the limitations of linguistics applied» (Applied Linguistics, 2001(1):3-25). Pour un point de vue plus concis, on peut aussi consulter les messages des derniers présidents de l’American Association for Applied Linguistics (AAAL) qui, à l’occasion du 30e anniversaire de l’association en 2007, ont été assemblés en un seul document : http://www.aaal.org/images/CollectedPastPresidents.pdf. Ce document montre que le thème récurrent est le développement de la linguistique appliquée (ou didactique des langues en français) en tant que discipline indépendante de la linguistique théorique.
Sandra Sauvignon, présidente d’AAAL en 1992-1993 décrit la naissance de la linguistique appliquée comme étant spécifiquement non linguistique (c’est nous qui soulignons).
Le premier évènement [dont je veux
parler] est la décision, en 1977, d’un petit groupe de professionnels (réunis
dans une pièce lors du congrès annuel de l’ACTFL) pour fonder une organisation
professionnelle afin d’appuyer et de réunir les personnes impliquées dans la
recherche en linguistique appliquée. Pas
de la linguistique, ni de la pédagogie du langage ni de la psychopédagogie mais bien de la linguistique appliquée. Nous avons
choisi à l’unanimité Wilga Rivers, de l’université de Harvard, comme notre
première présidente et
Patricia Carrell, 2000-01, poursuit sur le thème de la naissance et de la séparation des deux domaines en suggérant que la linguistique appliquée est un domaine qui a désormais dépassé la linguistique, du moins dans la taille de ses congrès :
En cette occasion du 30e
anniversaire de l’AAAL, il semble approprié de dire : « T’en as fait
du chemin, mon petit »! Ceux parmi nous qui sont assez âgés se
souviendront de ces premier temps de l’AAAL lorsque nos congrès annuels avaient
lieu sous l’hospice de
Avec la création de l’AAAL, la linguistique
appliquée a commencé à se constituer comme un champ de recherche distinct,
établissant sa propre identité séparée et différente de la linguistique
théorique. (C’est
nous qui soulignons.) (Traduction libre)
James Lantolf, 2004-05, poursuit les thèmes précédents mais relève que la pleine autonomie n’est pas encore gagnée, que la séparation ne se fait pas sans heurts :
En dépit de ses succès, cependant, le champ de la linguistique appliquée a encore du chemin à parcourir, du moins sur la scène académique des États-Unis, avant d’obtenir véritablement son statut de discipline à part entière, au même titre que les autres disciplines des sciences sociales et humaines. Par exemple, le National Research Council du National Academy of Sciences, l’organisme qui évalue tous les 10 ans les programmes de cycles supérieurs des grandes universités de recherche américaines, refuse, encore aujourd’hui, de reconnaitre notre champ autrement qu’en tant que sous-domaine de la linguistique générale.
De plus, certains de nos jeunes
collègues continuent de se heurter à des obstacles dont ils se passeraient
volontiers dans le processus pour acquérir la permanence ou obtenir une
promotion. Malheureusement, dans plusieurs unités académiques, en particulier
dans les départements de langues étrangères, la linguistique appliquée porte
encore les stigmas du passé alors que le champ était perçu au mieux comme de la
linguistique « mise en application » dans l’enseignement des langues
plutôt qu’une discipline autonome, avec sa propre base théorique pour la
recherche (c’est nous qui soulignons). (Traduction
libre)
Il est pour le moins étrange que la définition que donne l’AILA de la linguistique appliquée, telle que citée par les linguistes dans leur Projet pour appuyer leur position, ne tienne aucunement compte de ce fort courant vers l’indépendance de la linguistique appliquée. Mais en réalité, cette définition de l’AILA témoigne de ce courant, si l’on s’attarde à lire la citation entière plutôt que l’extrait présenté par les linguistes. Ce texte, disponible en anglais à http://www.aila.info/about.html, se lit comme suit (nous soulignons la partie citée dans le Projet des linguistes et nous mettons en caractère gras la partie importante qu’ils ont omise) :
La linguistique appliquée est un domaine interdisciplinaire de recherche et de pratique qui aborde les problèmes de langue et de communication qui peuvent être identifiés, analysés ou résolus en ayant recours à des théories, méthodes et résultats provenant de la linguistique ou en développant de nouveaux cadres théoriques et méthodologiques pour analyser ces problèmes. (Traduction libre.)
Il existe un grand nombre de preuves de
par le monde que la linguistique appliquée ou didactique des langues devient de
plus en plus indépendante de
Penn State’s Department of Applied Linguistics (http://aplng.la.psu.edu/)
UCLA’s Deparment of
Applied Linguistics and TESL (http://www.appling.ucla.edu/)
D’autres exemples de ce phénomème peuvent
être trouvés simplement en faisant une recherche sur Google en utilisant les
mots department, applied and linguistics.
Cette recherche produira une liste de noms de départements de applied linguistics ou de didactique des
langues qui n’ont jamais été rattachés ou qui ne sont plus rattachés à un
département de linguistique. Cette recherche montrera aussi à quel point la
linguistique appliquée renouvelée veut se dissocier de la linguistique en évitant
d’utiliser le terme linguistique
appliquée (ce que le milieu francophone réussit à faire très bien avec le
terme didactique des langues). Deux
exemples de ce phénomène sont : Centre for Applied Language Studies (CALS)
at Swansea University in Wales (http://www.swan.ac.uk/cals/)
et University of Hawaii’s Department of Second Language Studies (http://www.hawaii.edu/sls/). Ici même au
Canada, les plus illustres linguistes appliqués en langue seconde comme Merrill
Swain,
Dans le monde francophone, le même phénomène se produit. Les départements de linguistique appliquée ou de didactique des langues sont dissociés des départements de linguistique (exemple : Département de linguistique appliquée et de la didactique des langues de l’Université de Strasbourg). De plus en plus, ceux qui n’osent enlever carrément le terme «linguistique appliquée» de leur appellation l’associent à la didactique ou à la didactologie (exemple du titre d’une revue : Études de linguistique appliquée - Revue de didactologie et de lexiculturologie des langues-cultures).
Qu’est-ce que cela a à faire, direz-vous, avec la restructuration qui est en train de se faire à notre département ? Sur le plan conceptuel, cela réfute la suggestion qu’un département de didactique des langues séparé de la linguistique équivaudrait à un mini département assis sur aucune base théorique qui ne pourrait pas s’occuper de questions relatives à la langue de façon savante ou même seulement adéquate. Sur le plan pratique, le choix des cours fait par les linguistes dans leur Projet repose sur des assises qui sont tout simplement fausses.
Le Projet des linguistes propose que de nombreux cours dont le contenu touche la langue et qui sont destinés aux futurs enseignants de langue gardent le sigle LIN et restent au Département de linguistique :
Extrait du document des linguistes :
Toutefois,
nous revendiquons le maintien des sigles LIN pour plusieurs autres cours, entre
autres, mais non exclusivement, les cours suivants :
- les cours de linguistique (par exemple LIN1400 À la découverte du langage; LIN1130 Language awareness for ESL teachers;
LIN1131 Phonetics for ESL teachers),
- les cours de grammaire ou de compétence en
langue orale (par exemple LIN1112 Apprentissage
de la grammaire du français écrit pour enseignants et enseignantes; LIN1113
Grammaire pour l’enseignement du français
au secondaire (1); LIN2012 Grammaire
pour l’enseignement du français au secondaire (2); LIN1133 Advanced English Grammar; LIN2233 Grammar for ESL teachers),
-
les
cours d’acquisition des langues secondes ou de la langue maternelle (par
exemple LIN3441
Acquisition
d’une langue seconde,
LIN3345 Second language acquisition),
- et les cours couvrant plusieurs de ces thèmes
(par exemple LIN1075 Fondements
linguistiques et enseignement).
En fait, ailleurs dans le monde, des cours tels que Phonetics for Teachers, Grammar for Teachers, Language Awareness for Teachers, et, en particulier, Acquisition d’une langue seconde ne sont plus enseignés par des linguistes théoriciens, mais bien par des spécialistes de la didactique des langues ou des spécialistes en éducation s’intéressant à ce domaine. On a sorti de tels cours des départements de linguistique car les linguistes théoriciens refusaient de considérer la langue dans un contexte pédagogique, croyant que la langue et son enseignement sont deux choses distinctes, une position qui nous ramène à la séparation étanche de Chomsky entre compétence et performance.
De nos jours, l’hypothèse des linguistes à propos de la présumée séparation entre compétence et performance, et les domaines qui y sont reliés est habituellement plus implicite qu’explicite. Cependant, cela n’est pas si clair dans le PROJET DES LINGUISTES, comme on le voit dans le passage suivant (p. 22):
-
La
délimitation des missions académiques de chacune des unités éventuelles
permettra de partager la banque de cours […] Or, dans le cas du département de
linguistique et de didactique des langues, cette délimitation ne va nullement
de soi puisque les deux unités éventuelles s’intéressent à la langue et à son
acquisition. La linguistique s’y intéresse comme objet d’étude
scientifique—l’acquisition des langues étant une composante fondamentale de
tout programme de linguistique—et la didactique pour ce qui concerne
l’enseignement. (C’est nous qui soulignons.)
Autrement dit, la proposition faite dans le présent projet est à l’effet que la répartition des cours de l’ancien département de linguistique et de didactique des langues se fasse sur la base d’une distinction claire entre, d’une part, la linguistique (incluant la dimension acquisition) et, d’autre part, l’enseignement des langues (orales et écrites). Cette proposition à l’effet de distinguer linguistique et enseignement des langues s’appuie sur le fait que la définition de la linguistique appliquée, au sens large, et plus spécifiquement celle de l’acquisition d’une langue seconde (SLA), ne constituent plus des références représentatives des pratiques actuelles.
En effet, la linguistique appliquée contemporaine ou didactique des langues s’intéresse à l’acquisition, à l’apprentissage et à l’enseignement dans des contextes variés, mais particulièrement dans un contexte ayant des implications importantes pour un nombre considérable d’individus, soit la salle de classe. Ce faisant, les cours dispensés aux enseignants en formation initiale ou continue, de même que les ouvrages publiés en ce domaine reflètent un tel intérêt. En témoignent les éléments suivants :
· L’ouvrage classique de Lightbown and Spada (2006), How Languages are Learned, actuellement diffusé en 3e réédition, cite les études réalisées en classe et fait fréquemment état de nombreuses implications pédagogiques;
· Lors du prochain congrès de l’AAAL qui se tiendra à Denver en mars 2009, au moins la moitié des 92 titres portant sur le thème de l’acquisition des langues secondes (SLA) incluent l’un ou plusieurs des termes suivants : salle de classe, entraînement, méthodologie, enseignant, apprenant (programme disponible à l’adresse suivante: http://clear.msu.edu/tripleal/scripts/schedule2.php?selProposalType=0&selStrand=32&selDay=&selRoom=0).
· Dans toute revue de pointe portant sur l’acquisition des langues secondes (SLA), comme c’est le cas de Studies in Second Language Acquisition (SSLA : http://journals.cambridge.org/action/displayJournal?jid=SLA), les problématiques d’ordre pédagogique font partie intégrante des sujets traités. La description suivante, tirée du portail Web du SSLA en fait foi :
o
·
À titre d’exemple personnel:
Nous pourrions continuer ainsi longtemps, mais nous pensons que le lecteur est maintenant prêt à lire la conclusion de cette démonstration.
Les auteurs du Projet de restructuration du département n’ont pas considéré la distinction qui s’impose entre la didactique des langues (ou linguistique appliquée) et la linguistique, ni l’évolution de la didactique des langues en une discipline autonome. Pourtant, selon une conception courante, aucune distinction n’est faite entre l’acquisition des langues secondes (SLA) et leur enseignement: les deux constituent des aspects de la didactique des langues.
Ainsi, la majorité des cours encore en litige dans la séparation du Département de linguistique et de didactique des langues en deux unités devra être attribuée au futur Département de didactique des langues, à moins que nous voulions former des enseignants de français et d’anglais au moyen d’un trop grand nombre de cours universitaires qui ne « concernent pas l’enseignement ».